Skikda, le jour le plus long

Skikda, samedi 20 août 1955. Il est 11 h 30, la ville croule sous un soleil de plomb. Au port, les passagers du navire Sidi Okba viennent tous de débarquer en provenance de Marseille. Ils étaient plus 600 algériens venus pour les vacances. La Place était bondée de monde. Plus au sud, à Zkak Arab (quartier Arabe), c’était le jour du Souk. Des centaines d’habitants des mechtas et des douars de la région étaient là à vaquer à leur emplettes. C’était une journée normale, enfin presque, car il y avait en l’air comme une appréhension. Sans plus.

La guerre de libération enclenchée depuis presque une année était une évidence dans l’ancienne Philippeville. Elle était bien présente et Skikda avait déjà ses héros : Ali Abdennour, Gharsallah (petit Messaoud) Mellouki, Dellabani, Lessak, Namous, Ourtilani, Bellizidia, Laifa, Daif, Khaldi, Bouteldja, Driouche, Bengharsallah…le liste est encore longue. Le militantisme était innée chez une grande partie de la jeunesse skikdie. La ville avait aussi ses actes révolutionnaires et a déjà tiré son baroud d’honneur le 18 juin 1955 quand à 21 h exactement, sept bombes entreposées dans plusieurs endroits de la ville avaient explosés, simultanément. La ville avait aussi ses martyres et son massacre. Des dizaines de citoyens abattus sauvagement par des tirailleurs sénégalais aux ordres des soldats français. C’était le 23 juillet 1943. Les tirailleurs tiraient sur les foules, les soldats ricanaient. Le jour de l’enterrement, Farhat Abbes se déplacera pour l’oraison funèbre. Au cimetière d’El Kobbia, le carré de ces martyres est là pour témoigner de l’horreur et du massacre. Déjà. Skikda n’avait pas encore oublié, mais en ce samedi 20 août 1955, elle s’apprêtait à vivre l’événement qui alla à jamais graver ses initiales dans les tables d’or de la révolution. Et si à Skikda, l’apparence était à la normalité, ailleurs, aux portes de la ville, dans ses banlieues des hommes étaient entrain de parachever l’offensive. Le soulèvement. A midi, Skikda s’est embrasé. Le 20 Août vient de commencer.

Aussaresses, dans son livre ‘ services spéciaux’ écrit « Les recoupements m’amenèrent à la conclusion que, le 20 Août 1955 à midi, le FLN lancerait une attaque massive et frontale de quelques milliers d’hommes contre Philippeville ». Un peu plus loin, il rajoute « A 8h ( le samedi 20 août 1955 – ndlr-) , j’ai traversé tranquillement la rue pour aller me faire servir un petit déjeuner copieux avec du café fort, des oeufs frits et du vin… » Etrange comportement d’un militaire qui savait qu’il allait être ‘massivement attaqué’!

En ce samedi donc, personne ne savait ce qui allait se passer. Même ceux qui prirent part au soulèvement. Encore moins les militaires et les civils français. Tous les participants au soulèvement que nous avons rencontrés, du simple Djoundi, aux autres gradés confirment tous la même version. « Le secret était total. Seuls Zighoud Youcef et ses proches collaborateurs étaient au courant de la date et des lieux. C’est vrai que nous avions des appréhensions car il y avait un intense travail de préparation, mais sans plus. Même ceux qui avaient été choisis pour diriger les opérations, n’ont appris la date et l’heure que la veille. »  A midi, le tout Skikda s’est embrasé. Des coups de feux tonnent dans plusieurs endroits. La surprise est totale aussi bien pour les français que les algériens. Dans différents endroits stratégiques de la ville, des groupes prirent place. Les cibles sont évidentes. La gendarmerie, les commissariats, les casernes. Mêmes l’aérodrome de la ville a été attaqué. En moins d’une heure, la ville était ingérable. A El Kobbia, Bab Qcentina, Sebaa Biar de véritables batailles éclatent. A Zef Zef, et à la carrière romaine, des banlieues, des centaines de paysans guidés par les Moudjahiddines se dirigent vers le centre ville

. L’armée française ne savait plus où se donner la tête. Selon des témoignages recueillis auprès des populations et des Moudjahiddines, la ville de Skikda était devenu un immense champ de bataille. Une bataille qui durera plus de trois heures. Sous l’effet de la surprise, les passagers du navire allaient presque tous se faire massacrer. Ne connaissant pas bien la ville, ils sillonneront dans une grande anarchie l’artère principale de Skikda sous les feux nourris des civils français. Tous ceux qui se cacheront dans des cafés, seront abattus. « On nous tirait dessus des balcons et des terrasses » racontent les habitants de Skikda. On tirait sur tout ce qui était algérien. Les youyou emplissaient les ruelles de Skikda.

Voici, pour la mémoire, le témoignage de ceux qui ont bien voulu parler. Ce n’est là bien sur qu’une partie de l’histoire racontée par ceux là même qui l’ont faite. D’abord il y à le témoignage de Salah Mellouki. Le plus jeune des premiers Moudjahiddines de Skikda. Il fait partie de la ‘ selsla’ (chaîne) de Ali Abdennour. « En préparation de l’attaque du 20 août, nous avions passé plusieurs jours à El Hajra El Baida, un lieudit enfouit en pleine montagne aux environs de Bissi. Là on s’occupait à préparer les bombes. On savait que c’était pour des opérations militaires, sans plus. On avait réussit à préparer des bombes artisanales pour plusieurs régions dont Skikda, Guelma, Ramdane Djamel…Après, on nous instruit de nous préparer pour l’attaque. C’était la veille. Avec 10 Mousseblines on devait attaquer les gendarmes d’El Kobbia. Une fois arrivé sur les lieux on nous a repéré, et nous tirait dessus, ce qui nous a empêché d’avancer. Nous étions alors contraints de nous replier vers l’actuelle cité Sicel »Au cœur de la ville, à l’actuelle place des Martyres, d’autres groupes s’étaient infiltrés. Le responsable de l’attaque, Driouche Hamid témoigne à son tour. « Nous étions onze et nous sommes venus d’El Alia pour passer passé la nuit du 19 août à Skikda, chez une famille nationaliste, les Rebaï. Notre mission était d’attaquer la caserne qui existait aux alentours de l’actuelle place des Martyres. Tous mes compagnons ignoraient ce qu’ils étaient venus accomplir. Ce n’est qu’à 22 h que je les ai informé de notre mission. A midi nous étions déjà sur les lieux et un intense accrochage eut lieu entre nous et les CRS. Allouche Messaoud et Brahim Ramdane ont été touchés. Ils sont morts sur le champ de bataille. Deux autres frères ont été capturés. L’accrochage a duré quatre heures. Nous nous sommes repliés par la suite pour regagner le maquis où on nous attendait avec les honneurs »A l’aérodrome, quatre Moudjahidines conduiront l’attaque accompagnée de plusieurs Moussebilines. Alguemi Allaoua raconte « nous n’avons appris la date de l’attaque que la nuit du 19 août. C’est Talaâ dit ‘Bourekaieb’ qui nous informé individuellement. On ignorait ce que allaient faire les autres groupes. Personne n’était au courant des autres endroits à attaquer. Il y avait avec moi Bekkouche El Guachiche, Salah Bouzeghaia et Boudray a. Nous étions les seuls armés parmi les 16 personnes qui composaient le groupe. D’autres Moudjahiddines portaient les bombes. Nous avons passé la nuit en plein aire pour être au

 rendez-vous à midi. Nous avons attaqué les militaires français à commencer par les sentinelles. Nous sommes parvenus jusqu’aux hangars des avions, et nous en avions brûlé quelques uns. C’est au bar que nous avons abattus le plus de militaires, mais nous nous sommes abstenus de jeter les bombes dans la salle d’attente bondée de femmes et d’enfants. C’étaient des voyageurs, plus de 400. C’est une vérité que je dis pour l’histoire. Après plus de trois heures d’accrochage, nous sommes sortis après l’arrivée des renforts. Nous avons perdus trois hommes »  Même jour, même heure, à la Carrière Romaine. A quelques kilomètres seulement au sud ouest de Skikda, une autre bataille est livrée. El Hadj Daiboune témoigne « Le 19 août, nous avons réussis à rassembler plus de 300 personnes à la ferme de Boulkeroua. Nous n’étions que quelques armés, ils étaient tous des civils. A 20 H, nous les avons rassemblé dans un grand hangar pour les informer que demain à midi, nous allions attaquer la ville de Skikda. Nous les avons encouragé en leur affirmant qu’à cette heure, l’aviation égyptienne allait nous venir en renfort. Il fallait les préparer psychologiquement.  Le lendemain à midi, et alors que nous nous apprêtions à marcher sur la ville, plus de 1 200 soldats français cantonnés d’El Hadaiek ont repéré le mouvement de foule, les chars ont commencé alors à tirer mais ceci n’empêcha pas la majorité de parvenir jusqu’à Bab Qcenttina. Un accrochage s’en est suivi. Vers 15 h quand nous avons décidé de replier, les populations civiles qui nous accompagnaient ont été coincées aux environs de Mechtat Zef Zef. Certains y laisseront leur vie. »

A Skikda il est déjà 16 h en cette journée d’été. La ville sentait la poudre. Une odeur qui la caractérisera durant toute la semaine. A 16 h, tous ceux qui étaient venus pour mener l’offensive sont repartis avec le sentiment du devoir accomplit. Il restait cependant aux soldats et aux civils français toute une ville à meurtrir. Toute une population à liquider. Froidement. Les premiers qui en feront les frais sont les travailleurs du port, les résidents des dortoirs, les voyageurs du Sidi Okba, enfin tous ceux qui sentaient l’arabe. Une inquisition. Les habitants de la ville se souviennent de la peur. Personne n’osait montrer son nez.      A 17 h déjà des civils sont abattus à Souika, à Sebaa Biar, à El Battoire (l’abattoir)…le café ‘La paix’ a vécu un véritable carnage. Tous les civils qui s’y sont abrité ont été tués. Aussaresses commandait l’opération. Des rafles sont organisées sur le tas. On emmenait les civils vers l’ancien stade Cuttoli pour être emmenés par la suite au stade de la ville. Là ils seront criblés de balles après avoir creusé eux-mêmes leur tombes, des fosses communes. On en tua beaucoup. Des milliers. A ne plus savoir où les enterrer. Les rafles dureront plusieurs autres jours, et on tuait aussi dans les douars des alentours. Quelques jours après, le croiseur français ‘Montcalm’ arrive au port de Skikda. Il pilonnera aveuglement tous les hameaux se trouvant le long de la bande côtière allant de Skikda à Collo. D’autres victimes tombent. La répression a été féroce. Elle a été dure. C’était toute une guerre menée contre un peuple à qui on n’a jamais demandé pardon.