Le complexe GNL n'existe pratiquement plus, ou du moins il n'en reste que quelques murs, des tonnes de ferraille et beaucoup de consternation. Hier, une flamme presque enfouie au coeur de l'unité 40 persistait toujours, tel un mémorial dédié aux 27 victimes. Les travailleurs, qui ont tenu à rejoindre leurs postes, s'efforcent de faire semblant... d'exister.

Le coeur n'y est plus. Dans chaque coin de ces lieux devenus maudits, chaque travailleur y laisse une partie de lui. On évoque les disparus. Une dame, les yeux rougis, parle : «Je n'arrive pas encore à comprendre et je me dis à chaque instant que ce n'est qu'un cauchemar et que je vais finir par me réveiller et...» Mais le cauchemar dure. Un quinquagénaire sort du bloc de l'administration, une grande enveloppe à la main. «Voilà mes bijoux, c'est tout ce qui me reste.» Il ouvre l'enveloppe et montre son contenu à un agent de sécurité. Il la referme et sort. L'enveloppe contenait quelques pièces administratives personnelles, des fiches de paye... Un trésor que le feu et le souffle de l'explosion ont épargné. Le quinquagénaire compte les garder. Juste pour le souvenir. Tous les bureaux de l'administration ont été endommagés. Il ne reste du bloc que les murs sans portes et sans fenêtres. Elles ont été éjectées à plus de 100 mètres des lieux. Dehors, des tonnes de paperasses jonchent l'entrée du complexe. Une fine pluie vient à son tour effacer ce qui reste de ces écrits administratifs. Les travailleurs regardent et ne bronchent pas. «A quoi va nous servir maintenant cette papeterie ? A ramener nos morts ?». A quelques mètres, des pelleteuses entament déjà le déblaiement. A gauche, les trois unités carbonisées offrent leur ferraille aux violents vents qui balaient les lieux. Des claquements perçants de la tôle emplissent alors ces lieux déjà noircis d'une insoutenable atmosphère. «Où sont les opérateurs de l'unité 40 ?». «Ils ont été libérés», répondent tous les travailleurs approchés. Certainement pour leur éviter de revivre encore les affres de la nuit de lundi. Ou peut-être pour empêcher certains d'entre eux à trop en dire. Tous les travailleurs rencontrés paraissaient comme gênés.

 

 Personne ne veut évoquer les problèmes que rencontrait l'unité 40. «Nous, on travaille dans une autre unité, voyez avec les gens de la 40.» Inutile d'insister. Un mot d'ordre informel semble être donné. La presse en a trop parlé, maintenant mieux vaut se taire .Encore endeuillé, le complexe préfère garder ses secrets. Au centre hospitalier de Skikda, même atmosphère de deuil. Les images des civières ensanglantées hantent encore les lieux.A l'entrée, au bout du couloir menant à la morgue, l'attroupement des parents des victimes est perpétuel. Deux femmes, les lèvres sèches et la voix enrouée parlent de l'événement. Un jeune travailleur du GNL s'approche d'elles pour les rassurer. «Je crois qu'on a entendu des personnes qui sifflaient pour se manifester sous les décombres.» Les visages des deux dames qui semblent bien connaître le complexe s'illuminent. Elles rétorquent : «C'est au niveau de quel département ?» «Je ne sais pas encore, répond le jeune, on n'a pas encore des détails.» Juste une lueur d'espoir dans un monde de larmes. La tristesse est tellement grande qu'il en faudrait tout un monde pour apporter un peu de réconfort. Tous ces hommes, ces femmes, ces vieux et ces enfants continuent encore à rechercher un des leurs depuis la nuit de deuil.Une longue attente ponctuée par d'interminables moments d'espoir et surtout de doute. Une agonie. «Nous avons six familles qui cherchent encore un des leurs. On ne les a pas encore retrouvés», lance M. Ouazta, qui cherche son neveu. A la morgue, il ne reste que deux cadavres non encore identifiés. Toutes les familles présentes ont déjà vu ces dépouilles, mais elles n'ont pas reconnu l'un des leurs. M. Ouazta continue : «Moi je cherche mon neveu Chaoua Ziad, il a juste 33 ans.» Encouragées par ces propos, les autres familles s'approchent. Au total, il y a six disparus : Latrèche Ouahab (36 ans), Sidi Salah Tahar (la cinquantaine), Bounab Abdellah (30 ans), Ramdane Malek, Arzani Fayçal (35 ans) et Chaoua Ziad. Que comptent faire ces familles ? Le frère de Chaoua répond sans même prendre le temps de choisir ses mots : «Nous demandons la vérité et rien que la vérité.» Une doléance qui revient dans toutes les déclarations faites par les parents de toutes les victimes qui viennent de lancer l'idée

de se constituer en association pour que «toute la lumière soit faite». Le frère de Arzani continue sur la même lancée : «Pour le moment, nous sommes en deuil et je préfère m'abstenir de trop commenter ce qui vient de se passer. Mais croyez-moi, on fera tout pour que ça change et pour que ce genre d'incident ne se reproduise plus chez nous.Donnez-nous le temps de faire notre deuil.» Les autres approuvent et consolident ces déclarations. «Nous avons déjà lancé l'idée de l'association, son but ne sera pas de demander de l'argent, mais de tout faire pour que la vérité sur les circonstances exactes de ce drame soit connue», lance un membre de la famille de Chaoua. Le frère de ce dernier complète : «Tout l'argent du monde ne nous rendra pas Ziad.» Un autre parent s'approche également et nous demande de formuler sa demande telle qu'elle est : «Nous, parents des disparus, demandons encore une fois que les secouristes n'utilisent pas pour le moment les gros engins de déblaiement. Nous gardons toujours l'espoir de retrouver un survivant. Et même s'ils sont morts, nous aimerions récupérer leurs dépouilles.» Au même moment, un groupe de sapeurs-pompiers traverse le couloir. Tous les parents qui étaient regroupés partent, comme par instinct, pour le suivre en direction de la morgue. Deux minutes plus tard, le groupe se reforme. Que s'est-il passé ? «Ils ont ramené une jambe !» D'autres demandent encore. «C'est quelle pointure SVP ?» Les autres répondent : «Du 39 !» Sur tous les visages, l'inquiétude se mine. Aucun membre des six disparus ne chausse du 39. La déception se lit sur tous les visages.

 

L'Explosion du Gl1K révèle de graves défaillances

 

Qui est coupable ?

 

22 Janvier 2004

Lire dans la même édition

La plus grande catastrophe qu'a connue l'Algérie