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Aïn Kechra |
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Misère et rivalités tribales |
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La grande tension qui a caractérisé Aïn Kechra, à l'extrême ouest de la wilaya de Skikda, aurait pu dégénérer sur des conséquences beaucoup plus graves.On aurait pu en venir à l'affrontement armé entre les habitants de Aïn Kechra et ceux de Boudoukha», témoigne un jeune transporteur. Le spectre de la «scission» aura ainsi trop duré pour ne prendre fin mardi dernier qu'après que le P/APC eut réussi à convaincre les habitants de Boudoukha, une localité distante de 3 km de Aïn Kechra de lever les barricades. Un grand ouf de soulagement a été alors poussé par les habitants, car chacun sait ici que si une seule branche de la vaste tribu de Beni Toufout se soulevait, c'est tout le massif qui tremblerait. Aïn Kechra garde toujours en mémoire les émeutes de novembre 2002 durant lesquelles la ville a été totalement assiégée et le chef de daïra séquestré durant plus de 20 heures par les habitants de Hjar Mefrouche. Des vieux de Aïn Kechra respirent «Dieu merci, la fitna (zizanie) a été éteinte.» ?? Tout avait commencé il y a près de dix jours à la suite d'une banale rencontre de football qui a opposé l'équipe de Aïn Kechra à celle de Tamalous. Des jeunes, profitant de l'effet de la foule, bloquent la route, juste pour attirer l'attention. Par amour pour leur commune qui, disent-ils «n'arrive pas à rivaliser avec Tamalous qui a enregistré un grand développement. Aïn Kechra reste très en retard par rapport aux autres villes du massif. Surtout comparativement à Tamalous.» Une querelle de voisinage, comme il en existe tant dans le massif de Collo. Mais une querelle qui allait prendre une autre tournure pour déboucher sur une situation des plus dangereuses. Pourtant, au début les habitants de Aïn Kechra ne voulaient que crier une fois encore le marasme qu'ils vivent. Ils ont évoqué des problèmes similaires à tant d'autres villes du massif. Les lacunes et les besoins sont grands et l'aspiration de la population, formée dans sa majorité de jeunes, est beaucoup plus importante. Un habitant, d'un certain âge, évoque des faits : «Ça va faire plusieurs années que nous avançons les mêmes doléances sans jamais parvenir à nous faire entendre. Aïn Kechra n'a de statut de daïra que le nom. On ne dispose ni d'un hôpital, ni d'une banque, ni d'un palais de justice.». Un autre enchaîne: «Pour nos affaires courantes on est obligé de parcourir 75 km pour aller à Skikda alors que nous sommes à moins de 20 km d'El Milia. Nous aurions préféré dépendre de la wilaya de Jijel, car la wilaya de Skikda ne nous a rien donné.» Il critique dans la foulée les élus de l'APW : «Dès qu'ils arrivent à se faire élire, ils jouent aux Messieurs et oublient leur patelin.» Aïn Kechra, enfouie en plein maquis, est un véritable no man's land. Tout y respire l'inertie et l'oisiveté. Un bureau de poste, le siège de l'APC, un autre de la daïra, des écoles puis des cafés. Beaucoup de cafés. Les routes sont dégradées et les chemins communaux ne sont plus que de simples pistes. Plus de la moitié des 37 km des chemins communaux est impraticable. «Nous sommes totalement ignorés comme si nous ne dépendons pas de la wilaya de Skikda. Même la presse nous arrive d'El Milia et nous payons à 13 DA nos quotidiens.» Un chef-lieu de daïra qui en vérité ne dispose même pas des moindres éléments d'une commune. Affligée depuis plus d'une décennie par un terrorisme sanglant, la commune a aussi subi les contrecoups d'un enclavement des plus hermétiques. Il n'existe qu'un médecin pour plus de 3000 habitants. «On se fait souvent soigner à El Milia, raconte un jeune de Boudoukha, la salle de soins ne dispose même pas de moyens des premiers secours et la médecine privée nous coûte cher. Ici on est tous pauvres.» A Aïn Kechra, vivent plus de 23 000 habitants. Le chômage touche plus de 70% des jeunes. Une réalité qui va faire de cette commune un haut lieu des revendications relatives aux opérations de lutte contre la précarité dans le cadre de l'emploi de jeunes et du filet social. Mais l'offre reste très minime et les listes d'attribution sont généralement contestées. «Quand nous avons barré la route la semaine dernière, raconte un jeune de Aïn Kechra, c'était pour dénoncer aussi les agissements des élus locaux qui favorisent leurs proches.» Les habitants avaient alors exigé, entre autres revendications, la destitution de P/APC-FLN. Une doléance qui mettra alors le feu aux poudres, car les habitants de la localité de Boudoukha où vivent plus de 1500 habitants sortent de suite investir la route reliant Aïn Kechra à El Milia et manifestent leur soutien au P/APC, originaire de leur localité. «Normal, commente un jeune, il a réussi à se faire élire grâce aux voix des électeurs de Boudoukha, il ne s'occupait que de citoyens de son hameau, et c'est normal qu'ils le soutiennent.» ?? Les hostilités viennent d'être déclarées et les vieux démons tribaux affichés. Deux branches du arch de Beni Tenfout allaient se faire la guerre. Les El Ghalta de Boudoukha contre les Zeguerre de Aïn Kechra. Seuls trois kilomètres les séparent. Des sages sont ramenés pour calmer les esprits en vain. Les habitants de Aïn Kechra annoncent la couleur et coupent les câbles téléphoniques de Boudoukha. Ces derniers bloquent toujours la route et isolent Aïn Kechra. Les services de sécurité tentent d'impliquer les vieilles personnes des deux branches. Une réunion regroupant les élus avec des représentants des citoyens a duré jusqu'à 3h de mardi dernier sans parvenir réellement à crever l'abcès. D'ailleurs aux premières heures de la même journée, une véritable chasse à l'homme a été menée par des groupuscules de jeunes de Aïn Kechra. Tous les élèves et les enseignants de Boudoukha ont été empêchés de rejoindre les écoles situées à Aïn Kechra. Mardi, celle-ci l'a échappé belle. Ce grave revirement a été expliqué par quelques habitants de la ville par le fait que le mardi correspondait à la journée réservée au marché hebdomadaire d'El Milia situé à 18 km seulement : «Nous faisons toutes nos emplettes dans ce souk, et si les habitants de Boudoukha continuent à nous bloquer la route nous allons nous aussi empêcher leurs enfants de venir à Aïn Kechra.» De plus en plus conscients des tournures graves qu'allait prendre cet affrontement, le P/APC s'empresse alors de dialoguer de nouveau avec les habitants de Boudoukha. Les esprits se calment. La route est rouverte à 11h 30, après quatre jours de barricade. Le calme revient et les revendications aussi. A 14 h, les habitants de Aïn Kechra vaquent paisiblement à leurs occupations. Oubliant vite les derniers événements, ils commentent, presque secrètement, l'arrestation de 8 membres d'un groupe de soutien aux terroristes du GSPC. Il reste vrai que Aïn Kechra ne sait vraiment plus où donner de la tête : aux aspirations toutes légitimes de développement, ou à la quête d'un climat plus sécurisé. Les jeunes de Aïn Kechra sirotent leur café, les vieux, eux, préfèrent plutôt s'exposer à de doux rayons solaires, car à Aïn Kechra, il y a aussi du soleil…Heureusement d'ailleurs.
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14 MARS 2004 |
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