El
Match,
un bidonville de plus de 35 000 habitants,
a été secoué, deux jours durant par des
émeutes. Bilan des échauffourées, huit policiers blessés dont l'un vient
juste de sortir d'un état comateux, un vieux qui a faillit être asphyxié, et
une grande rancœur chez les jeunes du bidonville. Vendredi passé à 10 h,
quelques jours après les émeutes, El Matche donnait l'impression de
reprendre sa quiétude. Enfin presque. Car au-delà des raisons de l'émeute,
il persiste toujours un énorme potentiel de colère et de rancœur. Retour sur
la poudrière.
Walid, un
jeune de 31 ans , nous accueille juste à l'entrée du bidonville.
" j'ai deviné que vous étiez
journalistes"
avoue t-il
malicieusement
avant de se reconvertir
en
guide .
" Venez, je vais vous montrer comment nous
vivons et vous expliquer pourquoi nous sommes sortis dans la rue".
El Match ! Un pseudo que d'autres évoquent péjorativement comme pour décrire
le summum de la misère. Une tâche noire incrustée sur un talus périphérique
au sud de la ville la plus riche du pays.
Une mosquée, des Gourbis, encore des gourbis et
beaucoup de misère. Des enfants, pieds nus, jouent sur
des amoncellements de déchets, d'autres jouent à qui saute le mieux sur des
ruisseaux d'eaux usées qui coulent à ciel ouvert.
L’odeur des déchets ménagers en décompositions et
celle des eaux usées qui ruissellent se mélangent. Un cocktail pestilentiel.
Une fois au cœur du bidonville, l'impression d'accomplir un voyage dans le
temps est si convaincante. Presque réelle.
Adossé à des plaques de taule, un vieux
accroupis juste en face de sa demeure, un minuscule
deux pièces, surveille ses petites enfants qui jouent dans la poussière. Le
temps est vite remonté.
On est en 1958, à la SAS. Le vieux parle aisément sans
aucune emphase."Je n'ai peur de personne.
J'habite ici depuis 1958.
J'ai grandis ici, et j'ai marié mes enfants sous ces
toits. L'Algérie ne m'a donné que des promesses." ".
Il
raconte que des fois il lui arrive même de douter que l'Algérie est
indépendante. " Nous
sommes 14 personnes à vivre dans ces lieux. Nous dormons sur les eaux usées
et nous côtoyons les rats.
Avant on était 24 personnes à partager ces 20 mètres
carrés, heureusement que je suis arrivé à marier quelques filles !
L'Oued Zeramna finira un jour par nous emporter à
jamais". Au sujet des dernières émeutes le
vieux esquisse un large sourire et se contente juste de dire que les jeunes
n'avaient fait aucun mal " Ils n'ont fait
que réclamer le droit à un toit". Encouragé
par les propos du vieux, un jeune enchaîne "
Moi je suis né ici, à la SAS "
D'autres
habitants racontent qu'ils ont de tout temps été dupés par l'administration.
" On nous a volé nos
appartements. Après les inondations de 1984, on nous avait promis d'êtres
relogés dans la cité qui se trouve juste en face. D'ailleurs nos cartes de
votes portent l'adresse de cette cité qui a été détournée au profit des
affairistes.
Regardez ma carte de vote, lisez l'adresse"

Arpentant une montée à travers un sentier poussiéreux, Walid insiste pour nous ouvrir la porte de sa demeure. Une pièce, une deuxième et une kitchenette aménagée à l'entrée. Il nous montre les murs des lieux " regardez, nous avons mis tous nos biens contre ce murs pour qu'il ne nous tombe pas sur la tête" La mère de Walid raconte que le poteaux électrique qui se trouve devant l'entrée est tombé sur leur toit il y à quelques mois " on a faillit y passer – raconte t-elle – les responsables s'étaient alors dépêchés ici. Ils ont réparé le poteau et sont repartis" le plafond lui est toujours dans un état détérioré, tout comme quelques murs ! Zohir, un autre jeune de 25 ans coure à la maison et revient avec quatre photos. " regardez, vous voyez ces débris et ce sang sur les blocs brisés d'un mur ? Vous voyez ces tâches de sang ? C'est le sang de ma mère et de mes sœurs." Zohir semblait ne pas arriver à contenir sa douleur. Nerveusement, il raconte que durant le dernier Ramadhan, l'explosion d'une bonbonne de gaz dans sa demeure avait faillit faire sauter d' autres gourbis. " notre maison était tombée en ruine et quatre membres de ma famille avaient faillit mourir. D'ailleurs ma mère garde encore les séquelles psychologiques de cet événement et ma petite sœur arrive encore à marcher grâce à des broches qu'on lui implantés dans le genou"
A
titre de d'aide et de compensation, les responsables leur avaient
offert quelques sacs de ciments !
Zohir est de plus en plus nerveux et quand on
lui parle des émeutes, il devient coléreux.
A la limite de l'agressivité
" Quoi? Pourquoi? Mais je suis prêt à aller en
prison s'il le faut pour revendiquer le droit de mes parents à un
logement. On est des humains non ? Alors, si en plus du chômage, de
l'insalubrité et de la Hogra ,
du fait que vous soyez dix à partager
une pièce cuisine
et que par-dessus tout vous regardez
chaque
jour une mère malade, dites moi ce qu'il vous reste à faire ?
"
A
quelques pas d'ici, un groupe d'enfants écoute attentivement. L'un
d'eux lance , comme par moquerie; '
nous vivons dans la nature , regardez le Mississipi, regardez les
animaux" en pointant son doigt vers
un grand ruisseau d'eaux usées qui coule et où des poules picotent.
L'enfant s'approche d'avantage pour nous raconter qu'il vient de
passer huitième année du fondamentale " Enfin! " ricanent ses
copains. Il sourit et explique " On
nous coupe le courant électrique au moins dix fois par jour. La nuit
on allume généralement des bougies pour réviser .Alors, les
résultats scolaires sont souvent moyens"
Une
relativité toute enfantine!
D'autres jeunes nous accostent pour nous jurer qu'El Match
est un véritable Eldorado.
" On a tout ici. On a des rats, des chats, des
ânes…" Une source de gains
intarissable racontent-ils . Ils nous apprendront plus tard que les
jeunes d'El Match
se sont reconvertis en chasseur de rats et de
chats qu'ils arrivent à vendre à la pièce à des ressortissants
étrangers. " Un gros rat rapporte 20
DA. Un chat en vaut plus et ça marche…"
Un nouveau commerce né du fin fond de la
misère.
Autre âge, autre problèmes, mais l'humiliation reste la même. Un
vieux de plus de 60 ans
nous
raconte qu'avant que l'administration ne lui accorde un logement, on
l'a fait monter aux bureaux d'une administration . Là l'attendaient
un employé et un représentant administratif de la sécurité. On lui a
tendu le Coran pour lui demander de jurer sur le livre saint qu'il
n'a jamais disposé d'un logement. Il avait les larmes aux yeux . "
pourquoi on nous fait ça ? Qu'on me
laisse dans mon gourbi .Après ça, ils voudraient nous recaser dans
l'obscurité. On est des humains tout de même. On doit d'abord voir
nos appartements. C'est notre droit et entre nous , on ne fait plus
confiance. Nous savons qu'il y à encore des F1 qu'ils voudraient
nous fourguer".
Les
représentants du comité de quartier, rencontrés plus tard
sur
les lieux, attendent la prochaine rencontre avec les autorités
locales mais affirment déjà qu'ils feront tout pour éviter d'autres
manifestations. " nous voulons
régler ce problème dans le calme
et dans la transparence"
Au sujet des émeutes, un représentant
commencera d'abord par regretter
la
grave blessure du jeune policier.
" Les habitants ont décidé de cotiser pour lui
venir en aide. Nous regrettons vraiment cet accident, d'autant plus
que les policiers, et à leur tête, le commissaire divisionnaire nous
ont toujours bien accueillis"
Au
sujet des responsabilités de ces émeutes, le représentant
affirme qu'elle est partagée et témoigne
que les confusions nées des doubles
attributions
avaient faillit créer un grand conflit entre
les habitants eux même. Car, comme il l'expliquera, il y avait deux
attributaires pour un seul logement. Aujourd'hui, tout a été gelé.
Les habitants guettent la moindre information.
Ils veulent des garanties fermes et réclament
à être tous relogés en même temps afin d'éviter d'autres
contestations. Le représentant du comité du quartier souhaite que
cette solution soit envisagée.
Il
est déjà 13 h. C'est l'heure de la prière du Vendredi. Des dizaines
de citoyens courent vers la mosquée du bidonville. Sur les cimes de
El Match la vue est imprenable. Au loin, les torches de la
zone pétrochimique et de la richesse
nationale enfument. A El Match des enfants,
pieds nus, jouent aux gendarmes et aux voleurs….
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REPORTAGE RÉALISÉ EN 2004 |
Retour sur les émeutes du bidonville El Match
Les
damnés, les rats et autres choses encore ! |
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