AÏN ZOUIT
 

 
   

La fraise, le terrorisme et les élus

 

 
       
   

Aïn Zouit, un village terminus. Une tache blanche pointée sur les hauteurs du massif à l'ouest du chef-lieu de la wilaya de Skikda. Une aphonie spatiale cloîtrée dans un désert interminable de maquis et de chêne-liège. Avant qu'un cantonnement militaire ne vienne en 1994 assurer la sécurité dans la région, Aïn Zouit rimait avec un terrorisme des plus sanglants.

«Il n' y a plus de terrorisme ici», affirment les habitants. Tant mieux pour ce village qui semble aujourd'hui combattre beaucoup plus la pauvreté et l'isolement. Plus de 2000 personnes y vivent sans état d'âme. Une seule artère longue d'une centaine de mètres suffit à rassembler ce que cette commune pouvait avoir d'infrastructures. Un CEM, un bureau de poste, l'APC, des maisonnettes coloniales, deux semblants de trottoirs et beaucoup de poussière. Avec un taux de chômage avoisinant les 60 %, les jeunes ne se font plus d'illusions. «Il n' y a aucun avenir dans cette dechra», alors ils partent ailleurs. Les vieux les approuvent : «Nos femmes accouchent encore chez el kabla et les routes du village datent de 1850 !».Une situation qui résume à elle seule toute une réalité. Car Aïn Zouit reste l'une des communes les plus pauvres de la wilaya de Skikda et accuse des manques à tous les niveaux. Les projets de développement restent à venir et les quelques tentatives de remédier à la situation s'estompent devant un déficit criant de la commune. Six milliards de centimes ont déjà été alloués à la localité afin d'alléger le calvaire des habitants en matière d'approvisionnement en eau potable, mais les manques persistent. La commune vient d'ailleurs de bénéficier de deux autres projets relatifs à la réalisation d'un réservoir et la réfection du réseau. La couverture sanitaire laisse encore à désirer. Un seul médecin pour 2 270 habitants. Un seul dispensaire, aussi pauvre que la commune. L'enclavement de la région reste lié à un réseau routier défectueux. Des 60 km de routes communales, plus de 37 km sont plus ou moins détériorés et quelque 14 km sont tout simplement impraticables. Pourtant et a priori, la commune de Aïn Zouit dispose de potentialités touristiques et agricoles assez importantes. Deux ZET d'une superficie globale de 928 ha qui ne sont en réalité que deux simples «atouts» que l'on inventorie d'année en année dans les dossiers administratifs. Sans plus. La location des chalets de la Grande-Plage ainsi que les concessions campings apportent durant l'été quelques «sous» à la commune. Juste quelques sous à ajouter aux menues recettes des gargotes. Et comme par malheur, même ce petit acquis vient d'être frappé par le terrorisme aveugle. L'embuscade terroriste de la Grande-Plage a vidé, en l'espace d'une semaine, toute la plage de ses vacanciers. La richesse de la commune reste indéniablement la culture de la fraise qui a fait la renommée de la wilaya de Skikda. Elle représente la seule source de revenus pour des dizaines de familles, et les périmètres cultivés ont presque doublé en l'espace de quelques années seulement par la simple volonté des villageois. «On ne se souvient de notre existence que durant les festivités de la fête de la fraise.» Aucune volonté d'encourager cette culture n'est venue se manifester. Pourtant, la production locale est, et de loin, la plus impressionnante par ses qualités et sa quantité. Les habitants semblent déjà aigris, prennent leur mal en patience et combattent le spleen à leur façon. Ils parlent de leurs élus comme s'ils ne les connaissaient même pas, et ils leur en veulent. «Ils n'ont rien apporté à Aïn Zouit.» Certains d'entre eux ne viennent à la commune que durant la saison estivale. La saison des affaires. Avec un taux de participation de plus de 60 % lors des dernières législatives, le RND (parti majoritaire) a été carrément débouté. Il n'obtiendra que 51 voix des 921 votants. HMS, dont un membre fait partie du conseil de la commune, n'aura lui aussi que 15 voix. Simple constat politique, ou plutôt une forte expression d'une population qui n'a jamais cessé d'attendre et d'espérer et ce, depuis très longtemps même.

K. Ouahab